“StopCovid n’est pas un gadget technologique, mais un complément indispensable aux brigades sanitaires”

Dans un entretien au journal Acteurs publics, publié ce mardi 26 mai, je me dis prêt à donner  mon feu vert au déploiement de l’application StopCovid, dont l’avenir sera tranché par le Parlement ce mercredi 27 mai. En effet, cette application mobile sera un outil précieux pour compléter le travail des brigades sanitaires chargées de dresser l’historique des contacts à risque d’une personne testée positive au Covid-19. 

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Le député de la majorité Jean-Michel Mis, fin connaisseur des questions numériques et membre du Conseil national du numérique, se dit prêt à donner son feu vert au déploiement de l’application StopCovid, dont l’avenir sera tranché par le Parlement ce mercredi 27 mai. Pour le député de la Loire, cette application mobile sera un outil précieux pour compléter le travail des brigades sanitaires chargées de dresser l’historique des contacts à risque d’une personne testée positive au Covid-19. 

Depuis le début de la crise sanitaire, la perspective d’un usage du contact tracing numérique provoque de nombreux remous au sein de l’État, au sein de la majorité parlementaire et dans la société civile. Faut-il vraiment aller jusqu’au bout de cette piste ?

“Cette application est un moyen parmi d’autres, mais elle est un atout incontestable pour identifier de nombreux contacts de façon instantanée. Elle permet de gagner du temps.” Voilà ce qu’ont écrit les plus grands épidémiologistes de notre pays dans Le Monde il y a quelques jours seulement. Alors oui, en tant que député, mais aussi en tant que citoyen, je crois qu’il faut permettre aux Français d’avoir la possibilité d’utiliser cet outil. Si nous ne le faisions pas, à l’inverse, et que l’épidémie repartait, ils auraient le droit de nous en faire le reproche. 

Que peut apporter concrètement cette application à la lutte contre l’épidémie de Covid-19 ?

Cette application sera un complément des brigades sanitaires. Ces différents outils nous permettront de “couper les départs de feu” et les résurgences de l’épidémie le plus vite possible. Ce sont nos assurances-vie, en quelque sorte. StopCovid vient suppléer les brigades sanitaires là où elles ne peuvent pas être utiles. Certains cas de transmission ne permettent pas à des enquêteurs de terrain d’agir.

C’est-à-dire ?

Prenons l’exemple d’un trajet en métro ou d’une queue au supermarché : si vous avez été un peu trop proche, et un peu trop longtemps, de quelqu’un de malade, testé a posteriori, jamais personne ne pourra vous prévenir. Dans ces situations-là, que nous vivrons toutes et tous, c’est la rapidité d’intervention qui comptera. Or entre le moment où une personne est testée positive et celui où ses contacts sont appelés, il peut se passer plusieurs heures, voire plusieurs jours, pourtant décisifs. StopCovid n’est pas un gadget technologique, c’est un complément indispensable aux brigades sanitaires si nous voulons empêcher que le virus ne se diffuse à nouveau.

Il est question d’une application qui a fait l’objet d’un avis de la Cnil et qui fera l’objet d’un contrôle continu par un comité de liaison et de contrôle tout au long de son existence.

La lutte contre l’épidémie justifie-t-elle d’empiéter sur nos libertés, et en particulier sur notre vie privée ? 

Ce n’est pas ce que fait StopCovid, sinon je m’y serais totalement opposé. Société de surveillance, tracking,géolocalisation… La liste des craintes formulées ces dernières semaines est longue. Mais aucun de ces griefs ne peut être associé à cette application. La seule technologie utilisée est celle du Bluetooth, tant avec ses avantages (pas de géolocalisation) qu’avec ses limites. La seule information disponible est la notification reçue – et reçue de vous seul – lorsque vous avez été en contact prolongé avec une personne testée positive depuis. Nulle utilisation de la géolocalisation. Nul accès à la liste des personnes que vous avez croisées. Nulle possibilité de savoir de qui vient l’information. Ni pour vous, ni pour les autres, ni pour l’État. Toutes les informations sont cryptées, hébergées sur votre téléphone ou sur un serveur de la direction générale de la santé, mais sans que personne n’y ait accès. C’est d’ailleurs la conclusion que tire la Cnil [la Commission nationale de l’informatique et des libertés, ndlr] dans son avis publié ce matin. Selon elle, “l’application utilisera des données pseudonymisées, sans recours à la géolocalisation et ne conduira pas à créer un fichier de personnes contaminées” et peut donc être légalement mise en œuvre. 

Entendez-vous cependant certains arguments des opposants à StopCovid : céder sur nos libertés dans ce cadre ouvrirait la brèche à un empiètement plus durable sur ces libertés, dans d’autres contextes ?

J’entends évidemment ces arguments, mais tiennent-ils encore lorsque l’on regarde précisément de quoi est faite l’application dont nous parlons ? À mon sens, non, sauf à considérer que toute technologie est mauvaise par essence, sauf à vivre en permanence dans le monde fantasmé d’Orwell ou à confondre volontairement les technologies utilisées dans certains régimes autoritaires. Il est question d’une application qui a fait l’objet d’un avis de la Cnil et qui fera l’objet d’un contrôle continu par un comité de liaison et de contrôle tout au long de son existence. La Cnil a d’ailleurs, dans ses recommandations du 25 mai, précisé qu’il faudrait confirmer un droit d’opposition et un droit à l’effacement des données pseudonymisées enregistrées dans le décret autorisant la création de StopCovid. Elle a aussi confirmé “l’obligation du libre accès à l’intégralité du code source de l’application mobile et du serveur”. Autant de points auxquels je reste très attentif. L’application suit donc 5 principes cardinaux : le respect de la vie privée, le volontariat, la transparence, l’anonymat et le caractère temporaire. Ce dernier point est essentiel, car cela veut dire que l’outil répond aux nécessités de la crise et qu’il n’existera pas au-delà de l’épidémie de Covid-19.

Qui peut se souvenir de toutes les personnes croisées le temps d’un trajet dans un bus bondé ? Personne ! Votre téléphone, oui.

À Singapour et en Australie notamment, les applications de contact tracing ne semblent pas avoir prouvé leur utilité. Elles ont été peu adoptées et ont permis de détecter peu de cas contaminés. Alors pourquoi le gouvernement continue-t-il sur cette voie, selon vous ? 

Je suis convaincu de l’efficacité de cette application. Elle est indispensable pour compléter nos brigades sanitaires, là où elles ne pourront pas retracer les cas contacts. Qui peut se souvenir de toutes les personnes croisées le temps d’un trajet dans un bus bondé ? Personne ! Votre téléphone, oui. Il en aura gardé la mémoire et pourra peut-être demain, dans ce cas de figure, être le seul moyen de sauver votre vie et celle des autres. Si c’est cela, un gadget électronique, je veux bien proposer ce gadget aux Français.

Existe-t-il à votre connaissance des contre-exemples de pays où une telle application de contact tracing a permis de freiner l’épidémie ? 

Aucun pays n’a expérimenté encore ce que StopCovid propose de faire. Certains pays comme Singapour ou la Corée du Sud ont utilisé des applications numériques, mais dans des temporalités et avec des usages très différents de ce qui est prévu en France. La vérité, c’est qu’on a voulu assimiler StopCovid à ces exemples étrangers en mélangeant allègrement solutions de tracking et solutions de contact tracing. D’un côté, il y a une méthode intrusive fondée sur la géolocalisation et pouvant conduire jusqu’à la sanction, voire la répression, et de l’autre il y a la recherche, comme dans la plupart des pays européens, d’un outil complémentaire d’aide aux brigades sanitaires de terrain, respectueux des libertés individuelles, qui permette d’accompagner le déconfinement. 

Le contact tracing humain a refait son apparition en France depuis le début du déconfinement. Une application mobile peut-elle rendre ce travail plus efficace ?  

Je le répète, StopCovid n’est qu’un élément dans la stratégie globale de déconfinement mise en place par le gouvernement. La protection des données personnelles, de leur stockage et de leur utilisation est primordiale. C’est la condition de la confiance. Ma conviction, c’est qu’il existe une forme de paradoxe car, à bien des égards, l’application StopCovid est bien plus respectueuse de la vie privée que ce qui est pratiqué dans le cadre des enquêtes menées par les brigades sanitaires de terrain, qui sont pourtant très utiles. Dans le premier cas, l’anonymat des personnes est totalement garanti et protégé, dans le second, il ne l’est pas, puisque précisément, l’enquête sanitaire consiste à connaître leur identité et à les contacter. L’application StopCovid repose sur un protocole technique très sophistiqué et très protecteur, dénommé “Robert”. Seuls des identifiants pseudonymisés, autrement dit une série de chiffres, transitent entre les téléphones via le Bluetooth. C’est cet historique géant des contacts qui remonte dans un serveur central. Ce que l’on cherche à faire, c’est à prévenir les personnes contacts via l’application, et en aucune manière à savoir qui est infecté ou à créer un fichier ou un historique des personnes contaminées. Et je crois qu’en la matière, seul le numérique nous permettait réellement d’y parvenir à grande échelle.

Pour garantir la sécurité des données des Français et l’efficacité sanitaire du dispositif, la France a fait le choix de l’indépendance.

L’une des difficultés auxquelles fait face StopCovid est celle de sa compatibilité avec tous les smartphones et notamment avec ceux du fabricant Apple. Le gouvernement a-t-il pris la bonne décision en allant au bras de fer avec Apple – qui refuse de céder l’accès à son Bluetooth – plutôt qu’en acceptant la brique logicielle que la marque a mise au point avec Google ?

La France, comme le Royaume-Uni et comme tous les États américains, a décidé de ne pas passer par l’interface de Google et Apple. On parle souvent de cette souveraineté technologique qu’il nous faudrait regagner. Et bien vous avez là un exemple très concret d’un choix fort fait par la France pour la regagner. Pour garantir la sécurité des données des Français et l’efficacité sanitaire du dispositif, la France a fait le choix de l’indépendance. Pour autant, et c’est là une performance technique majeure réalisée par l’Inria [l’Institut national de la recherche en informatique et en automatique, ndlr] et l’équipe de développeurs qui y ont travaillé, l’application fonctionnera de façon satisfaisante sur les téléphones sous Android et sous iOS [le système d’Apple, ndlr]. 

La France ne fait-elle pas cavalier seul en défendant son protocole “maison”, incompatible avec ceux de nos voisins européens notamment ?

Nous ne faisons pas cavalier seul. Le Royaume-Uni notamment a fait le même choix que nous. Peut-être faut-il y voir une certaine conception de l’indépendance propre à nos deux pays… Quel est le système promu par Google et Apple ? Il repose sur la circulation des identifiants pseudonymisés des personnes testées positives, qui sont adressés à l’ensemble des terminaux ayant téléchargé l’application, à travers le passage par un serveur central. Est-ce cela que nous voulons ? Ces informations très sensibles restent sur les terminaux et ne sont pas stockées dans un serveur central. Mais Apple et Google conservent, de manière exclusive, la possibilité technique de les centraliser à tout moment pour différentes raisons… D’autant plus que les identifiants des personnes testées positives sont en constante circulation et à la merci de failles de sécurité dans le système des deux géants. Quant aux garanties qu’ils offrent sur les conditions de non-exploitation pérenne et d’absence de recentralisation à leur seul bénéfice des données “décentralisées” dans les différents terminaux, elles ne reposent que sur leur bon vouloir et sans réel contrôle. La France fait là un vrai pari : être un véritable acteur des technologies de demain afin de préparer les emplois du futur et de reconquérir notre souveraineté numérique. 

 

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